Philosophie du soin

1. Une démographie qui nous oblige 

Loi "Grand âge et autonomie"

Elle est la clé de voûte du plan de transformation du système de santé. Je me permets quelques réflexions pour étayer cette approche.

Nous vivons de plus en plus vieux.

On le sait, plus que l’âge, c’est la condition physique, mentale et psychologique qui définit la vieillesse.

Bien être, bien vivre, c’est bien vieillir.

Ce que l’on pourrait traduire par « ne pas être dépendant ».

Car notre société vieillissante voit de plus en plus se développer la dépendance avec le grand âge. La multiplication des pathologies chroniques, la perte de mobilité, les maladies dégénératives, tant de formes de plus en plus fréquentes qui font que pour certains, vieillir rime avec perte d’autonomie, et souvent, presque toujours, de dignité.

La dépendance crée de nombreux besoins en accompagnement, en personnel et la prise en charge s’alourdit inexorablement entraînant une “consommation du soin” de plus en plus importante.

Cette surmédicalisation de la fin de vie (si ce n’est de la vie toute entière…) s’accompagne d’une désertification médicale, surtout dans des régions rurales (mais pas que) avec des déserts médicaux dans le périurbain et les banlieues.

Cette carence en médecins se retrouve dans les structures dédiées au grand âge (ehpad) gros pourvoyeur de soins et de consultations. Pour rappel, l’âge moyen d’entrée en EHPAD est de 83 ans, avec comme seul projet de vie que de la finir.

Soyons clairs, l’absence d’anticipation du vieillissement de la population et la propension de plus en plus grande à vouloir « cacher » la vieillesse et ses contraintes (« la vieillesse est un naufrage », n’est-ce pas ?) nous ont conduit à une mécanique d’institutionnalisation du grand âge alors que l’institution aurait dû être l’exception. Il nous faut donc créer de nouvelles professions, professions où le questionnement sur le sens que nous donnons à nos existences est central. Et où chaque professionnel devient un lien supplémentaire entre l’individu et la société.

 

Avantages du vieillissement de la population

 

Cette tranche de vie à la démographie galopante ne doit pas être vue comme une perte de vitalité de nos sociétés ou une diminution de notre croissance.

Il s’agit d’une transformation profonde de notre société où le renouvellement de l’espèce ne se fait plus sur des générations de 25 ans mais de 35, voire 40 ans. Nous ne pouvons espérer maintenir une croissance de la population infinie, continuer à expliquer qu’il faut plus d’enfants pour s’occuper de notre grand âge, etc.… alors que dans un même temps on explique benoîtement que les pays en voie de développement sont des bombes démographiques qui mettent en péril l’équilibre planétaire.

Nous nous devons de changer de paradigme en commençant par accepter l’idée que l’âge médian de notre société va aller vers un âge plus avancé, que les vieillards doivent être inclus dans nos sociétés et non cachés, que la dépendance n’est pas une fatalité mais que par une prévention et une hygiène de vie adaptée, elle peut et doit devenir l’exception et non plus la règle comme on nous le sous-entend. Nous avons perdu jusqu’au respect que l’on avait autrefois pour les aînés, retrouvons-le, vénérons les et tout ira pour le mieux.

L’observation du grand âge dans d’autres sociétés est assez édifiante et toujours instructive. Les suédois ont un âge moyen d’entrée dans la dépendance de 10 ans supérieur au nôtre, les japonais, quant à eux, acceptent le vieillissement de leur société sans réussir à nous convaincre que ce n’est pas un problème. Pour reprendre les mots de l’ambassadeur du Japon : « j’ai 63 ans, au Japon, je suis un jeune homme ! ».

Prendre en compte que les attentes du grand-âge ne sont pas celles de la jeunesse et de la vie active et professionnelle serait un début. L’objectif de performance permanent de notre société exclut, de fait, bon nombre de personnes dont les personnes âgées. Car plutôt que la performance, c’est l’utilité qui importe. Nous avons besoin de nos aînés, ne serait-ce que pour la continuité du lien social, le pouvoir de la transmission, le privilège du témoignage, la richesse de la connaissance accumulée et pourquoi pas, osons le dire, pour leur sagesse.

Avant de devenir dépendant, c’est tout le 3ème âge qui nourrit le corps associatif, tous les retraités qui s’investissent bénévolement et permettent cette économie parallèle indispensable qui pallie aux déficiences d’un état qui, fort heureusement, n’a pas vocation à tout prendre en charge sans quoi nous ne serions que des volailles en batterie. Cet investissement de la plupart de nos aînés, indispensable, est une expérience supplémentaire injustement sous-considérée. Car les aînés libérés de leurs contraintes professionnelles ont du temps, qu’ils mettent à profit pour eux-mêmes mais aussi souvent pour les autres.

Autre point positif de l’augmentation de l’âge médian, si, malgré tout, le nombre de personnes dépendantes augmente, cela nécessitera de plus en plus de personnel et donc de création d’emploi. D’où la nécessité de repenser complètement les métiers d’accompagnement de cette tranche de vie. Les métiers de proximité se doivent d’être simples d’accès, valorisés dans leur pratique, avec des perspectives d’évolution ou de renforcement.

Enfin, ne négligeons pas les grandes migrations qui sont devant nous. Combien de migrants, quelles que soient leurs origines, nous font part du choc et de l’incompréhension devant notre comportement avec nos aînés. Cette population migrante prendra de plus en plus de place, bouleversant en profondeur notre regard sur le grand âge car il est à penser qu’ils n’accepteront pas de vieillir dans notre pays comme nous le faisons actuellement.

Quoiqu’il en soit, l’inversion de la courbe démographique est une bonne chose pour la planète et l’anticiper en l’envisageant comme un tremplin pour une société plus inclusive, plus sage, vertueuse et respectueuse, et surtout une société qui donne un rôle et une place à chacun à chaque moment de sa vie, est une vision optimiste de l’avenir. Pour nos enfants. Qui pourront alors devenir des vieillards heureux.

 

Parce que la médecine est la science de la vie, de la mort, de la souffrance, de la maladie et de la procréation, elle est constamment confrontée à des choix dans son exercice qui questionnent nos valeurs les plus profondes - quand il ne s’agit pas de notre foi ou de nos croyances.

Notre médecine cherche à repousser les limites de la mort, défier les lois de la nature, dépasser nos contraintes physiologiques.

Chacun doit se soucier de la définition du bien commun. La santé, est-ce un service public ? un bien commun ? Ou bien est-ce un produit commercial, un bien de consommation comme un autre ?

Nous sommes tous les premiers acteurs de notre santé. Si notre environnement sociétal, familial ou géographique a posé les bases de notre condition physique, nos choix de vie et de comportements construisent les individus que nous sommes. Nous ne sommes pas tous égaux, que ce soit en capital de santé, en hérédité, ou en parcours de vie.

Cependant, la santé individuelle dépend par nombre d’aspects de notre propre responsabilité. Le nier est faire reposer l’entière responsabilité de la santé de chaque citoyen sur les décisions et choix politiques, et relève de l’aveuglement et de l’hypocrisie. On peut dire qu’une société est en bonne santé quand une très grande majorité de sa population se préoccupe de la santé des autres et comprend que ses propres actions ont une répercussion sur l’ensemble du groupe. 

Cette crise est un révélateur de cet indice de préoccupation, d’altruisme et de souci de l’autre. Je vous laisse juge de déterminer s’il est bon ou pas. Pour ma part, je constate que la perception du bien commun est, pour la plupart, quelque chose que tout le monde peut utiliser, consommer, s’approprier. Ils le définissent comme quelque chose à la disposition de tous, mais jamais comme quelque chose dont tout le monde doit prendre soin. C’est cette appropriation du monde qui pose question. Et problème.

Tout notre système de santé repose sur la base de la sécurité sociale. Elle permet à chacun d’entre nous d’accéder à des soins de qualité, quelle que soit notre situation sociale. Elle a pour principe de base la solidarité nationale. C’est pourquoi, plus que jamais, la réforme des retraites qui avait initialement pour vocation de réunifier et harmoniser les régimes est indispensable, mais en y introduisant des paramètres tels que l’espérance de vie en bonne santé et la pénibilité. Car toute mesure sociale doit être réfléchie à l’aune de la santé publique, et chaque niveau doit être le reflet de cette politique de santé publique.

 

A « Mens sana in corpore sano » je rajouterais « Homo sanus in societate sana », pour que de service public, la santé devienne un bien commun.

1. Une démographie qui nous oblige

2. Revaloriser la recherche

3. Réflexions sur le soin

4. Souverainetés

 

2. Revaloriser la recherche 

La recherche est une aspiration humaine avant une recherche de profit.

Le Président a promis d’élargir les budgets de la recherche. Parce que, permettre et privilégier la recherche, c’est répondre à un besoin sociétal. Plus que la performance et les objectifs de profit, de commercialisation, la recherche est une aspiration, ainsi qu’un besoin intellectuel, humains.

La France se distingue par la qualité de la formation de ses chercheurs. Elle a aussi la réputation de voir fuir ses chercheurs vers le secteur privé ou vers des pays où la recherche est mieux rémunérée.

Donnons les moyens à notre recherche de rester française, et en même temps, construisons une Europe de la recherche. Rémunérons nos chercheurs et offrons-leur les moyens qu’ils réclament.

Le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche a été rédigé avant la crise de la Covid. Il est arrivé en hémicycle fin septembre, sans que les problèmes révélés par la crise n’en aient impacté les orientations. Il est regrettable que l’on n’ait pas tiré certaines leçons de la crise pour modifier ce texte et l’enrichir des mesures alors identifiées comme nécessaires.

 

3. Réflexions sur le soin

« Le monde d’après »

Combien de fois avons-nous entendu ces mots : « plus rien ne doit être comme avant ». Nous devions nous REINVENTER. Tout le monde le disait. Alors, nous avons été nombreux à proposer un regard nouveau, une analyse, une approche différente.

Mais l’acédie ronge notre époque. Et notre système de santé le révèle plus que tout autre.

Nous attendions des mesures concrètes, comme dans les autres branches professionnelles, et des revalorisations de salaires conséquentes pour les soignants. Parce qu’ils n’ont jamais failli devant cette crise, parce qu’ils ont réagi sans hésitation, parce qu’ils se sont adaptés et organisés au fur et à mesure que la maladie évoluait, naviguant à vue mais ne lâchant jamais la barre.

Ils ont trouvé des solutions, ont joué du système D, ont pris sur eux, sans jamais faiblir sur la qualité des soins apportée aux patients. Ils se sont, surtout, soustraits aux méandres administratifs et aux lourdeurs des agences, afin de retrouver réactivité et réaction. Et pourtant, leur expérience n’a été que superficiellement prise en compte. Ce sont les mêmes administratifs, frein relevé à tous les échelons de la mise en œuvre, qui ont été largement écoutés et considérés.

Avant même la crise, les soignants étaient en grève depuis un an et n’avaient pas été entendus. Pourquoi ? En partie parce que, bien qu’étant en grève, ils ont continué à travailler, et qu’une simple banderole devant un service d’urgence n’a jamais intimidé des directions. Ensuite et surtout, parce que les lanceurs d’alerte et les initiateurs de cette grève sur l’hôpital moribond étaient des paramédicaux. Leur grève n’a commencé à être médiatisée que lorsque les médecins l’ont rejointe, comme si la parole et l’expression des paramédicaux n’était pas à prendre au sérieux.

Le Ségur de la santé a été un camouflet pour une grande majorité de paramédicaux, déconsidérés et non consultés, et surtout pour les médico-sociaux dont certaines branches professionnelles absolument essentielles comme les aides à domiciles ont été totalement invisibilisées. Certains considéreront ces jugements comme subjectifs, de l’ordre du ressenti. Mais les ressentis lors des crises sont toujours des facteurs importants, car ils sont les prémices des futurs mouvements sociaux. Les repérer, les prendre en compte, c’est les prévenir.

 

« Un système de santé holistique

qui assure l’homéostasie d’une société inclusive »

Le système de santé doit être appréhendé comme une des facettes indispensables de notre société dans sa globalité. Il se doit d’être en cohérence et en équilibre avec toutes les autres facettes : se nourrir, apprendre, travailler, créer, vivre avec les autres, s’intégrer à un environnement.

Les soignants ont leur place dans toutes les sphères de la société. Parce qu’ils ont pour principe le souci de l’autre, ils apportent (voire réintroduisent) dans chaque secteur ce lien humain indispensable à la cohésion d’une société. Notre système de santé est donc tout et partie à la fois. Tout, car il fonctionne de façon autocentrée, avec son univers et ses codes qui lui sont propres et parties. Son existence n’a de sens qu’inclus parmi les autres systèmes en interactions permanentes.

« Vis comme si tu devais mourir demain,

apprends comme si tu devais vivre toujours»

Nous travaillons chaque jour à rendre notre société plus inclusive. Considérer que chaque population présente des vulnérabilités, qui nécessitent l’écoute et l’engagement de tous, est un postulat.

En voici un exemple type : le principal problème ressenti par les soignants est celui de l’organisation. La réaction de la base est : trop de cadres ! La réponse permanente apportée est : toujours plus de cadres. Et si l’on changeait de point de vue ? Si l’on se disait que l’on fait fausse route depuis longtemps, et que l’on proposait d’autres solutions plutôt que de renforcer toujours plus l’encadrement ?

La base doit être écoutée au même titre que les experts, nous ne devons plus mésestimer son jugement et son analyse, et au contraire prendre en compte les remontées de terrain même si (et surtout si !) elles vont à l’encontre des modèles que l’on se répète à l’envi. Cela seul permet de changer notre regard, et donc de commencer à changer. 

 

« La fin de la procrastination, c’est maintenant ! »

Notre civilisation est devenue celle de la procrastination. La décision politique semble être quelque chose que l’on remet toujours à plus tard, car la peur de supposées conséquences empêche tout changement réel, sans parler des diverses échéances électorales qui oblitèrent toutes velléités de réforme.

Devant une crise comme celle que nous vivons, nous répétons que nous devons en tirer les enseignements et changer radicalement. Et donc se décider vite. L’urgence oui, la panique non. « Si tu peux conserver ton courage et ta tête, quand tous les autres les perdront... »

Faire face à la crise ne signifie pas oublier, ou reléguer tout le reste. L’hôpital a tenu jusqu’à présent, et il tient pendant la crise. Tiendra-t-il encore après ? À toujours repousser une refonte globale, en se contentant de mesurettes pour les soignants et en faisant l’apologie d’un système hautement technocratique, on renforce un système qui a pour effets : la déshumanisation ; l’affaiblissement de la relation humaine et la perte de confiance.

Il faut donc AGIR dès maintenant, sans repousser sous divers prétextes la mise en œuvre des décisions prises.

 

« Pour une philosophie du soin intégrée à notre environnement »

Quel est le rôle d’un médecin ?

Quelle est la place de la médecine ?

Par ailleurs, aspirons-nous vraiment à continuer dans cette société surmédicalisée ? 

La médecine a pris le pas sur la religion. Pour paraphraser de nombreux philosophes et sociologues : le corps médical a accaparé les dépouilles du corps clérical et nous devons admettre que le glissement de la santé de l’âme, au cœur des préoccupations de nos ancêtres, vers la santé du corps, est désormais un fait acté.

La santé est définie par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) comme un état d’équilibre, mais surtout comme une capacité d’adaptation. Cette crise nous a montré combien notre santé est fragile, pour ne pas s’avouer que notre société est bel et bien malade, difficilement capable de s’adapter.

Redonnons sens à notre concept de santé, acceptons nos faiblesses. Nos vulnérabilités sont des ressources, nos fragilités des forces, en ce sens qu’elles nous obligent à nous transcender, à nous dépasser.

« Que philosopher, c’est apprendre à mourir », le soin, ce « souci de l’autre », est un acte philosophique. Les soignants savent que nous sommes mortels.

Prendre soin des autres, de notre environnement et de notre planète est une évidence.

L’acédie est le mal de notre époque. Aussi, si nous souhaitons que notre monde change, commençons par changer nous-même.

 

4. Souverainetés

Cette crise a amené un consensus : celui sur notre dépendance pharmaceutique et sanitaire à des pays extérieurs, la Chine en particulier. Une réponse s’impose, celle de la relocalisation de nos productions, tant au niveau des matériels et des consommables sanitaires que des produits pharmaceutiques.

Mais retrouver notre souveraineté ne doit pas se limiter à l’aspect sanitaire. Plus importante encore, notre sécurité alimentaire et donc agricole nous oblige. Les départements d’outre-mer, qui sont toujours les vigies de nos crises, souffrent de précarité alimentaire par perte de cette souveraineté, par la fin de la production locale en ce moment même.

S’il y a beaucoup à dire sur la réappropriation de notre souveraineté, je voudrais souligner la nécessité de revoir le principe du libre-échange, pour un juste-échange. A cette fin, une notion de subsidiarité aux biens indispensables (telle que la production pharmaceutique), mais aussi les produits agricoles et alimentaires produits localement de part et d’autre, pourrait être introduite dans les traités multi ou bilatéraux. 

Il serait par exemple possible de ne pas favoriser l’entrée (par des droits de douanes réduits) de produits agricoles dans des pays où ils sont déjà produits, ou bien où les conditions climatiques permettent leur culture. Les biens agricoles et alimentaires peuvent être également, parce qu’ils sont indispensables à la vie, être exclus des traités de libre-échange. Basé sur le même principe que l’exception culturelle, on mettrait en place une exception agricole. 

Cela pour favoriser une agriculture locale et souveraine, assurer notre sécurité alimentaire et garantir un aménagement du territoire respectueux de notre environnement. Et ainsi, mieux se nourrir, donc être en meilleure santé.

 

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